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Comment transmettre l'art chez l'enfant (1ère partie)
Durant chaque époque, la pratique martiale a occupé un rôle bien défini par rapport au contexte socioculturel s'y rattachant. La fin des conflits a transformé la pratique des arts martiaux ou Bujutsu en pratique de Budô comme voie d'approfondissement et d'épanouissement de l'individu.
A travers le Budô, l'être humain cherche à capter son identité face au contexte social dans lequel il vit. Il va sans dire que l'approfondissement du Budô a pour conséquence un épanouissement de l'individu et un renforcement de son aptitude à vivre (une découverte de sa propre force vitale) : c'est le principe d'efficacité sous-jacent qui résulte d'une pratique dans l'art de combat.
Ainsi, tout adepte d'un art traditionnel et plus particulièrement tout enseignant se pose la question suivante : quelle utilité recouvre véritablement sa pratique dans le contexte social actuel ? Si, à travers son ressenti personnel, cette utilité est tangible pour lui-même, ne peut-il pas l'améliorer (l'enrichir) à travers l'enseignement qu'il dispense dans une démarche socio-éducative ? En un mot la pratique du Budô ne peut-elle pas concrètement amener (non pas par des discours stériles) à des projets et des actions d'éducation «sociale», ici principalement pour les enfants.
Le constat des données est le suivant : tous les fondateurs (judo, karaté, aïkido) ont recherché par la pratique des arts martiaux à développer une certaine image de l'homme face à son environnement. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Il est évident que le message initial, le vœu premier de ces maîtres a été galvaudé par une dimension sportive allant à l'encontre du Budô et restreignant l'aspect éducatif des pratiques concernées.
Certains opposeront que les arts martiaux ont évolué en sports de combat car il s'agit d'une orientation incontournable à notre époque. Mais afin de satisfaire tout le monde, toutes les fédérations font référence d'une manière implicite à la tradition en parlant de vertus et de code moral de leurs disciplines. Il suffit simplement de se rendre à un championnat pour remarquer que l'ambiance est plus proche de n'importe quelle rencontre sportive (tennis, basket, ...) que du climat de silence, d'introspection et d'écoute nécessaire à la pratique de l'art martial. Gérald Ansart avec une, de ses jeunes élèves
Si nous recherchons d'ailleurs une réelle corrélation entre le signifiant d'un kata et le combat, à l'exemple de l'héritage du Budô (voir article de maître Tokitsu), nous savons pertinemment que l'exécution telle qu'elle nous est livrée dans les championnats de kata est une impasse. Elle montre au contraire ce qu'il convient de ne pas faire, si l'on porte la réflexion dans cette perspective de la relation combat et kata.
Mais notre société s'est fondée sur une pensée collective de l'évolution des espèces où seul celui qui sait s'adapter survit. D'une certaine manière le darwinisme, en plus d'avoir fortifié les théories raciales, n'est pas sans conséquence sur notre vision de l'art martial (théorie d'ailleurs fortement remise en question par une partie du monde scientifique et non des moindres).
Mais voilà, comment échapper à l'attrait de ces champions qui apportent notoriété à un club, à un enseignant ou une fédération, sans compter tout le cortège de subventions et de soutiens qu'ils drainent. Cette élite représente quel pourcentage parmi tous les pratiquants ? Elle n'est pas représentative des désirs des autres adeptes, qui sont hélas bien souvent sacrifiés.
Après ce constat et sans vouloir généraliser, nous pourrons néanmoins poser un regard sur les différents aspects de la pratique sportive et si nous nous en donnons les moyens, trouver concrètement d'autres modes d'expression susceptibles d'apporter aux enfants une émancipation, sans démarche élitiste.
Certains opposeront que les arts martiaux de compétition incluent cette démarche éducative. Nous pouvons malgré tout en analyser le bien fondé et en apporter une critique.
Que pouvons-nous observer ?
1 .La pratique de la compétition est éducative uniquement pour le jeune désireux de rentrer dans ce système. Or, tous les pratiquants d'arts martiaux ne souhaitent pas foncièrement pratiquer la compétition. Il en est de même pour les enfants. N'est-ce pas un besoin que les adultes ont créé ?
2. L'héritage culturel et traditionnel y est inexistant, même si l'on y fait référence, il est pauvre et placé en arrière plan. On s'aperçoit de la méconnaissance des modes historiques de transmission dans l'art. Certains experts y ont souvent fait référence, hélas en vain.
3. L'uniformisation, la standardisation qui est une aberration au regard des conditions de transmission de l’art, sont des composantes obligatoires et nécessaires dans la compétition, prenez pour exemple la compétition de katas.
D'ailleurs, la crise par la remise en cause des katas et le remaniement total qui est en train de se produire au sein de la JKA doit apporter une réflexion profonde sur la valeur des modèles que l'on standardise. Ne juge-t-on pas la forme plutôt que le fond ? Si ce n'est pas le cas, peut-on d'un oeil extérieur juger le fond et y apporter une notation ?
Cependant tous ces éléments institutionnalisent une formule élitiste ne laissant aucune place aux autres modes d'expression dans la pratique des arts martiaux.
Le jeune enfant qui débute avec des difficultés psychomotrices résultant de mille et une raisons (maladie, relations affectives, etc..) peut, si sa pratique s'inscrit dans une démarche éducative et s'il est reconnu comme pratiquant à part entière, obtenir un résultat non négligeable dans sa capacité à affronter, surmonter, voire dépasser son handicap initial.
A contrario, une pratique compétitive où seule l'élite (par rapport à une norme sportive) est récompensée ne ferait que minimiser les efforts de ce jeune, son ardeur à suivre la voie des arts martiaux. La tradition permet de former des hommes, son souci n'est pas de former des champions. Les écrits le prouvent, l'enseignement était autrefois personnalisé, qu'en est-il actuellement ? Car rappelons-le, chaque être est unique, il n'y a pas d'élite. C'est cette pensée que nous retenons au sein de notre enseignement. Nous abordons chaque enfant dans sa spécificité, avec le désir de faire ressortir son Etre propre, qui si nous voulons bien prendre le temps de l'observer dans l'art martial, est loin du conditionnement du modèle sportif.
Cependant, il est vrai que les enfants aiment à se mesurer. Mais le besoin de classement, de médailles est quelque chose que l'adulte a créé, reflet de ses projections et n'est nullement inhérent au désir initial de l'enfant.
...vous êtes bien "engrammé"** par la société contemporaine. On a introduit dans votre crâne des automatismes de pensées, des concepts, et vous n'en changerez pas une virgule parce que ce serait trop douloureux. ...Ne pas voir plus loin que le bout de son nez, plus loin que ce que l'on vous a appris depuis la naissance : tu seras premier en classe. Tu seras avant les autres. Mais ne vous vexez pas. Tout le monde est contaminé par cette connerie. Même les handicapés cherchent aujourd'hui à se faire la course dans leur petite chaise roulante. C'est triste, triste.
** : Pour vous éviter de chercher dans le dictionnaire, sachez que ce participe passé n'existe pas. Il dérive du mot « engramme » qui en psychologie, signifie « la trace laissée dans le cerveau par un événement du passé individuel ».(1)
De même, il est de bon ton de dire que le système compétitif prépare l'enfant à la vie en société basée elle aussi sur la compétition entre individus, notamment dans le monde du travail. Mais n'est-ce pas un danger que l'expression sportive soit le reflet d'une névrose sociale dont on connaît hélas les conséquences dans un pays où la pauvreté et la précarité sont sur le palier de chaque demeure. Doit-on, instructeurs, pratiquants, responsables, fortifier ce système d'exclusion ?
L'enfant "doué", déjà prédisposé à une notion de rapport de forces, verra sans doute son besoin d'assurance renforcé, sa rage de vaincre, son égocentrisme dans sa victoire sur l'autre exacerbés (en fait il prend appui sur un tiers comme beaucoup d'adultes, pour construire son besoin existentiel), mais pour l'enfant exempt de ces prétentions, qu'arrivera-t-il ? La situation d'échec imposée qu'il connaîtra dans le domaine sportif ne risque-t-elle pas de le désarmer encore davantage face aux exigences de la vie ?
En ce sens, le sport est une sorte d'ersatz d'une vie plus naturelle. Mais le problème survient lorsque, de cette finalité tronquée, naît la compétition. Comme s'il s'agissait d'une suite logique ! Ça je ne l'admets pas ! Pour moi, toute compétition est ordurière. Elle est à l'origine de tous les malheurs de l'homme : la compétition économique où il faut vendre un peu plus de marchandises ; la compétition à l'école ou dans la vie où il faut être le plus grand, le plus beau, le plus fort. Et le sport ne fait souvent qu'entretenir cette obsession malsaine. Dans notre monde, la compétition, c'est la trivialité la plus dégueulasse, la plus bête. Les individus qui ont vraiment apporté quelque chose à l'humanité n'étaient en compétition avec personne.(1)
Alors bien sûr il n'y a pas que les compétitions : il y a le travail au dojo. Mais la plupart du temps, ne consiste-t-il pas justement à préparer les futurs champions à ce moule technique exigé par les fédérations ? Ce type d'enseignement à partir d'un moule technique auquel tous doivent se conformer engendre une uniformité quasi militaire.
Alors encore une fois, qu'advient-il de l'enfant qui cherche à pratiquer l'art martial mais qui ne veut pas se plier à cette norme ? Au risque de choquer, nous considérons que le danger de cette uniformisation de pratique réside dans le manque de respect de l'individu. Sa sensibilité, son Etre intérieur désireux de s'exprimer à travers une gestuelle martiale sont étouffés. L'enfant va devoir se conformer à un modèle sportif de pratique dicté. Son originalité est réduite car même à travers l'apprentissage des katas, elle ne sera pas retenue, son agressivité, son kime, sa rectitude physique seront les seuls critères exigés. La subtilité martiale, la sensibilité personnelle, la créativité seront négligées alors que les modèles culturels de l'initiation des adeptes d'autrefois étaient radicalement différents. Un même kata était enseigné complètement différemment d'un élève à l'autre. Comme le signalait si bien un Maître en regardant une vidéo de compétition technique de kata : «Voilà l'exemple même de ce qu'il ne faut pas faire dans l'approche de l'Art du Combat".
C'est par cette uniformisation que l'on veut inculquer le respect à l'enfant, par l'obéissance à la rigidité physique rejoignant parfois des méthodes autoritaires. La recherche du respect se fait par la crainte, principe auquel les parents accorderont tout leur crédit, rassurés qu'ils seront de voir enfin leur enfant craindre quelqu'un. On a également coutume de dire que la compétition est un passage obligatoire pour l'enfant qui suit un chemin dans le domaine des arts martiaux. Quel est le moyen de se tester ?
Est-ce que vous savez d'où vient l'esprit de compétition ? Comment cela se passe dans votre cerveau lorsque vous avez envie de vous mesurer à un autre ? Eh bien, c'est la recherche de la dominance, c'est la possession des choses et des êtres qui vous animent. Dans un espace vide, nous ne serions en compétition avec personne**. Il n'y a aucun instinct là-dessous. Seulement l'apprentissage d'une lutte pour s'approprier des gratifications. Chez les animaux, c'est généralement le plus fort qui gagne. Chez l'homme c'est le plus con.
** Divers arguments indiquent en effet que l'instinct de compétition n'existe pas. Ainsi, les premières guerres dont nous avons gardé la trace datent seulement de deux mille ans Av. JC, c'est-à-dire une période de la préhistoire, le néolithique, qui correspond à la sédentarisation et à l'élevage. Avant cela, il est probable que les hommes n'aient pas éprouvé le besoin de se battre et donc que les conflits ne soient pas inscrits dans nos gènes puisque ceux-ci n'ont guère évolué depuis l'apparition de l'Homo Sapiens il y a 30 000 ans. S'il y a eu l'homme d'avant les guerres, peut-on imaginer qu'il y ait un jour l'homme d'après les guerres ? s'interroge Michel Lepot (CNRS de Meudon) dans un excellent article paru dans "Science et Vie" en septembre 1994.(1)
Ceci soulève, à mon avis, un énorme problème : l'enfant va passer des grades par rapport à une structure compétitive. Comment va-t-il pouvoir par la suite les définir face à une composition de recherche traditionnelle ? Le mot traditionnel incluant évidemment la dimension de combat sur le modèle d'un héritage culturel où son sens ne s'inscrit pas dans un cadre sportif, bien au contraire ! Et justement en dehors de toute uniformisation. Ainsi donc, après ce passage compétitif l'enfant abordera des notions auxquelles il n'aura jamais été sensibilisé ...N'est-ce pas en ce sens une perte de temps que le passage par la compétition ? A suivre…
(1)Extraits de l'interview du Professeur Henri Laborit - Propos recueillis par Gilles Goetghebuer -Sport et Vie n° 27.

Le Professeur Henri Laborit, médecin, biologiste, chercheur, écrivain et philosophe, entreprit des travaux sur une meilleure compréhension du comportement humain. C'est à lui que nous devons la découverte des radicaux libres, si importants dans les mécanismes du cancer et du vieillissement. Il fut amené à étudier et à découvrir en neurobiologie des molécules comme la chlorpromazine, utilisée maintenant comme médicament.