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Comment transmettre l'art chez l'enfant (2ième partie)
Une réflexion très profonde d'un pratiquant et enseignant expérimenté sur la transmission de l'art martial chez l'enfant.

Nous pouvons élargir la réflexion en signalant que des pratiquants dits "traditionnels" de Budô ne sont pas des pleutres horrifiés à l'idée de s'engager dans un combat, mais qu'à travers un héritage historique légué par les adeptes d'autrefois, ils poursuivent une recherche de l'efficacité sans cesse en évolution et qui ne peut donc pas être contrainte par une réglementation quelconque.
Cette quête nous ramène à une introspection, où le partenaire devient le miroir de notre propre conscience, l'idée n'est pas «destructrice ou battante», mais une réflexion conduite par le combat sur le sens de notre vie.
Bon nombre de nos élèves n'hésitent pas a s'affronter à différents pratiquants d'arts martiaux et sports de combats, dans le but de mener cette méditation loin des projecteurs et des médailles. Il existe ainsi un certain nombre de combattants dégagés d'ambitions sportives dont l'aptitude et le talent sont éloquents.
Dans la profondeur de l'art martial traditionnel, comment pouvons-nous répondre à leur désir de saine confrontation, sans adopter un dispositif compétitif pour lequel nous n'avons aucun attrait.
La réponse de notre structure est d'organiser des tournois, en redonnant à ce mot son sens profond issu de son étymologie. Au 13ème siècle, les tournois n'étaient pas des compétitions mais une fête guerrière où chevaliers et hommes d'armes se rencontraient dans un esprit chevaleresque, fraternel et amical, afin de démontrer leur propre talent. Ainsi, le tournoi serait une fête martiale où chaque enfant exercerait et montrerait son vécu dans l'art qu'il pratique devant ses amis, sa famille et d'autres professeurs.
Le tournoi peut s'organiser de cette façon :
En expression technique, l'enfant présente son travail, et en fonction de son degré d'apprentissage il élabore lui-même les combinaisons techniques qu'il veut démontrer face au public. La seule contrainte qui lui est imposée est de présenter un système défensif comprenant une exécution avec les poings, les pieds, incluant les blocages, saisies, projections et immobilisations.
En expression combat, l'enfant dispose d'un temps de combat dont la durée n'est jamais interrompue pour désigner un vainqueur. Sous l'oeil d'un instructeur qui veille au bon déroulement de l'assaut, il devra démontrer les notions de distance, de rythme et de cadence à travers un registre où sont inclus tous les différents modes de frappe (avec toutes les mesures de sécurité requises, bien sûr !).
Les critères exigés afin que soient appréciées les touches sont sa précision, sa flexibilité, son discernement et son calme. Les touches pouvant se faire à tous les niveaux, sauf aux parties génitales, aux yeux et à la gorge, avec toutes les parties du corps, coudes, genoux, épaules, poings, pieds.
Si nous cherchons à développer une sensibilité et une perception qui rendent les blocages flexibles, les esquives fluides avec les déplacements rapides, nous devons obligatoirement nous orienter vers une recherche de la détente dans l'intégration des techniques, avec en point de mire le développement de la sensibilité par l'apprentissage par exemple des mains collantes. La violence ou l'agressivité rend impossible cette perception et ne permet pas une forme d'écoute introspective. Cela demande donc une exigence bien supérieure à la simple notion de contrôle, celle de la quête d'une maîtrise englobant les phénomènes physiques, émotionnels qui animent un combat. Vouloir mettre un enfant directement dans cette perception d'engagement non compétitif n'est pas prématuré. Elle le place directement face à son identité dans une relation à l'autre.
Ainsi, il lui est demandé de n'entreprendre aucune action technique qui ne relève pas de son aptitude. Bien que les protections soient utilisées, le casque protégeant efficacement, elles ne cautionnent aucunement des débordements d'agressivité ni l'excitation. Dans de tels cas, le pratiquant ne peut prétendre poursuivre « cette rencontre chevaleresque ».
Dans cette expression existe aussi une épreuve de lutte traditionnelle où sont estimés tous les amenés au sol et les sorties de l’aire de combat sans utilisation de la force brute.
Toutes ces épreuves sont évaluées selon les paramètres cités ci-dessus, en y incluant d’autres critères d’éthiques ainsi que l’originalité et la créativité. Ainsi l’enfant obtient le diplôme d’excellence (sans classement) que nous avons mis en place bien avant certaines fédérations. L’enfant voit dans le tournoi, une épreuve qu’il doit surmonter lui-même afin d’atteindre son propre niveau d’excellence. Il pourra créer des expressions, des techniques de combat qui lui sont propres car non soumises à une uniformisation.
L’enfant sait très bien se situer face à ses partenaires… et ce qui est troublant quand il s’exprime c’est son discernement devant ses aptitudes et faiblesses, sans masque. Il prend également de regarder tous ses camarades, sans distinction de niveau. Il peut avoir une réflexion très profonde sur la pertinence d’une technique. L’analyse de l’efficacité est pointue. Spontanément, il nous pose des questions fondamentales sur le bien fondé d’une technique et de sa place dans un kata.
Il comprend ainsi que son pire ennemi est bien lui-même, par le doute qu’il rencontre de ses propres capacités. L’enfant, qui au départ ne présente pas d’aptitude mais dont on a stimulé la créativité, l’originalité et le sens technique, sait que sans se conformer à un modèle standard, son travail sera reconnu et apprécié.
Il est très difficile de présenter ce type de démarche (que d’autres écoles ont également entrepris), mais il est certain que si l’on veut sortir de la course effrénée à la médaille, à l’ambition, bien souvent transmises par les adultes, nous pourrions élaborer une recherche de transmission de l’art martial aux enfants éducative, riche et passionnante. Pour ce faire, une investigation culturelle et une remise en cause radicale de nos schémas doivent être réalisées.
Il est navrant de voir qu’à la plus simple compétition départementale, les enfants soient les témoins et les otages des guerres inter clubs, où les enseignants et les responsables s’accusent de favoriser leurs élèves plus que d’autres. Tout ceci bien sûr sous couvert d’un discours d’éducation martiale.
Que dire aussi de ces juges blasés de voir défiler une kyrielle d’enfants à qui ils doivent apporter une notation sans grande conviction, si ce n’est parfois pour un pinaillage dans l’exécution d’une technique. Mais qu’importe, chacun rentrera chez soi avec son lot de médailles, son article dans la presse et ses subventions. Si réellement l’héritage du budô se réduit à cela, c’est bien triste.
Faut-il pour autant rejeter la compétition ?
Non, dans le sens qu’elle est nécessaire pour certains. Après tout, je connais des compétiteurs qui savent relativiser l’importance de leurs résultats et qui ne se prennent pas pour une élite. A ce titre, une interview récente du Maître hollandais, Yann Kallenbacq, champion de Kyokushinkaï et chef de file du Taikiken, nous montre à quel point il ne s’identifie pas à ses victoires, en percevant leur subjectivité face à la vie. Il place le budô dans une démarche éducative différente de l’esprit sportif.
Il faudrait à la compétition une épuration de vieux système et de monopole, afin qu’elle ne soit pas le reflet d’une société qui se trompe sur les valeurs des relations humaines, mais pour essayer de représenter l’expression d’une évolution de conscience dans notre rapport avec l’autre.
Pour cela, il serait bon de laisser la parole à de jeunes professeurs dont les idées et les conceptions sont novatrices en ce domaine, en vue de faire développer également leur discipline. Des paramètres nouveaux tant dans l’apprentissage que dans l’expression doivent pouvoir être traduits. Pour cela il faut poser comme nécessité la suppression du conditionnement à la performance et des enjeux qui ne relèvent pas de l’art.
Libéré de la pression et de ce stress, l’enfant pourra évoluer plus en profondeur. Mais là aussi il faut bien constater que ces jeunes enseignants se heurtent au monopole d’une vieille garde qui ne vit souvent que pour ses propres privilèges.
L’équilibre serait parfait si la distinction réelle se faisait entre les démarches sportive et culturelle. Cependant les fédérations vivent de leurs compétitions et de leurs champions. Quelle que soit la démarche qu’elles font pour satisfaire la masse, il faut bien avouer qu’une grande partie des pratiquants ne s’y sent pas très à l’aise et d’ailleurs la seule façon de les retenir est d’éviter toute dissidence est la menace d’une épée de Damoclès.
Il y a tant à faire… si l’on veut bien laisser s’exprimer l’originalité, loin du joug et des règlementations des fédérations, apprendre à nos enfants à être fier de la vie en eux, sans la rabaisser à des luttes d’intérêts, mais plutôt leur permettre de la sentir comme une force créatrice de leur propre génie, nobles d'une source qui n'a pas à se comparer aux autres pour se sentir exister, car unique.
Tout ce que je pourrais dire sur le sport, par exemple, n'aurait aucune influence. Il y aura toujours le Paris-Dakar, le football, le culte du battant, du leader et toutes ces notions ridicules qui encombrent l'esprit des gens. Et, pendant ce temps, on continuera à se massacrer en Bosnie, au Rwanda et ailleurs.(1)
J'ai essayé de comprendre : qu'est-ce que je suis venu faire sur cette planète ? Qu'est-ce que sont venus y faire les autres ? Et comment éviter qu'ils ne fassent trop de mal en ne faisant pas trop de mal moi non plus ? Voilà le but de ma vie.(1)
La voie des arts martiaux, quel que soit le pays où elle prend racine n'est le monopole de personne, d'aucune structure, car à l'image des maîtres d'autrefois elle invite l'être humain à exprimer sa pleine liberté.
C'est un patrimoine universel dont personne n'est le champion ou l'élite, mais dont nous sommes, par notre engagement personnel, dépositaires le temps d'un passage sur terre.
(1) Extraits de l'interview du Professeur Henri Laborit* - Propos recueillis par Gilles Goetghebuer -Sport et Vie n° 27.
* Le Professeur Henri Laborit, médecin, biologiste, chercheur, écrivain et philosophe, entreprit des travaux sur une meilleure compréhension du comportement humain. C'est à lui que nous devons la découverte des radicaux libres, si importants dans les mécanismes du cancer et du vieillissement. Il fut amené à étudier et à découvrir en neurobiologie des molécules comme la chlorpromazine, utilisée maintenant comme médicament.