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Mais oui, le kata ça sert !
"Le kata est néfaste et inutile pour le combat": devant toutes les affirmations ou déclarations, le kata mérite, au regard des arts martiaux contemporains, que nous y portions une réflexion.
Le kata peut se traduire par forme ou moule. Pierre Portocarrero, expert et connaisseur des modes de transmission traditionnels, complétait cette définition par type ou style. Le kata semble être une matrice dans l'art martial.
Cependant beaucoup de systèmes en revendiquent l'absence, mais présentent un fonctionnement qui pourrait avoir une analogie avec la définition de ce dernier. Par exemple, le Yi Quan n'a pas de Tao (kata), mais son apprentissage s'appuie sur un travail précis de structuration du corps et de la pensée, au travers de postures, visualisations, marches, exercices de sensibilisation, qui doivent éduquer le corps à une spontanéité en combat. Ce principe de structuration, associé à la pensée, peut être pris comme configuration du kata, où dans le sens traditionnel on vous éduque à une manière d'être.
Dans le Sambo, Christian Bruzat, excellent praticien et pédagogue, amène ses stagiaires à apprendre des séquences qui représentent les principes fondamentaux de la discipline, auxquels se rajoutent, au fur et à mesure de la progression, un travail périphérique de variantes, de combinaisons, de stratégies, voire même de renforcement du corps.
Un exemple également intéressant, est celui d'un ami pratiquant de Kung-Fu sino-vietnamien très efficace, axé sur le "combat immédiat". Précisons que dans sa profession, il fut responsable de la sécurité, à la mission anglaise de Genève, au Hilton, et qu'il a exercé la protection rapprochée auprès de personnalités importantes, etc.) Bref, un homme de terrain, qui est souvent intervenu à mains nues dans des situations extrêmes de risques.
Son art repose sur le perfectionnement de séquences numérotées, à pratiquer seul puis à deux, où l'on vise à se mettre face à différentes situations possibles. Pour lui, et de toute évidence c'est le cas, il dit utiliser directement ces séquences, même si elles sont apprises avec une certaine rigidité.
Maître Ueshiba n'a pas échappé non plus à une systématisation dans son apprentissage. On peut même situer son ascèse au travers des exercices de purification, d'énergétique, comme des "katas religieux" qui l'ont amené à une manière d'être se traduisant dans l'élaboration de son art.
Comme peuvent le décrire les exemples ci-dessus, d'une certaine manière nous pratiquons tous une ou des formes de katas, car nous obéissons toujours à un moule, une forme, en nous inscrivant dans un style, un type de pratique qui nous fonde.
Poussons notre réflexion sur le kata des arts de percussions (Wushu, Karaté, etc.), comme un système de transmission au combat libre. En effet, soit nous opposons le kata et le combat comme deux entités distinctes, soit nous les associons dans une perspective de progression.
Le premier cas de figure nous amène à considérer les formes existantes comme institutionnalisées ; le deuxième cas posera la question profonde, non pas de la pertinence de la pratique du kata, mais du bien fondé des katas que nous pratiquons et de leur mode d'apprentissage. Il est vrai que cette considération peut amener certaines réticences, car indéniablement nous allons rencontrer des paradoxes.
La distinction entre le combat et le kata est telle, que l'on peut se spécialiser soit dans l'un, soit dans l'autre. On peut arriver à cette invraisemblance d'être très bon en kata (!) et mauvais en combat et inversement (on peut également très bien se débrouiller dans les deux).
Lors d'une rencontre sportive en karaté et en Wushu, il nous est impossible de savoir quel style pratiquent les protagonistes. La spécificité et la particularité des katas propres à leur école n'est pas visible, Alors le kata est pratiqué comme une source d'expression traditionnelle !
Et pourtant, le traditionnel ne représente pas une fixité physique. La perspective du kata, telle qu'elle peut être définie dans la Voie des Arts Martiaux, doit exister dans notre mode d'expression contemporain du combat.
Il faut pouvoir s'exercer aux katas de différentes manières : les techniques seront isolées, associées, pratiquées en kihons selon différents angles. On s'ouvre ainsi à la variabilité des applications, des distances et des rythmes, en fonction des situations de combat auxquelles on les soumet.
Demander à un adepte de Hsing I, de Pakua ou de Wing Chun de combattre différemment que dans son style... ; sans intérêt, et c'est logique. Il nous faut rejoindre la transmission d'antan, par un enseignement individualisé.
Dans le système actuel, si vous combattez comme on vous enseigne le kata, vous avez toutes les chances d'être dominé. Je ne veux rien enlever à la valeur des combattants sportifs, ni à leurs talents et courage. Ce qui est regrettable, c'est que ce modelé s'est imposé comme structure unique et a uniformisé la pratique, en dénaturant et en supprimant nombre de techniques. Il est certain que dans un tel système, il ne sert à rien d'apprendre le kata, sauf par dogme, mystification, ou éventuellement dans un souci d'autodéfense. Sur le terrain de la réalité des combats sportifs, le kata n'a plus sa place...
Je ne m'oppose pas aux institutions fédérales qui ont à remplir une mission de service public:, sans hégémonie, avec déontologie et transparence, afin de développer qualitativement leurs disciplines sportives. Je me situe au niveau de l'art rattaché à sa culture et je regrette l'amalgame qui est fait avec la dominante sportive, compétitive.

Un expert, héritier d'une école de Kenjutsu, témoignait d'un fait arrivé à son maître, quand il eut maille à partir avec des Yakusas. Il dut engager le combat contre ces derniers, pour finalement les vaincre. Quand on lui demanda comment cela s'était déroulé, il déclara avec une expression d'évidence, que ce fut comme dans le kata...
Pour tout adepte, une telle réponse le renvoie à sa propre compréhension du kata. Si ce maître a mené le combat comme dans son kata, est-ce uniquement sur les applications (bunkaïs) immédiates, ou alors par l'esprit du kata, induisant différents schémas corporels, déplacements, sensations, stratégies et exécutions techniques (une éducation à une manière d'être pour aborder le combat).
Nous savons que nous pouvons aborder le kata selon trois principes : l'application en combat, la subtilité stratégique et le travail intérieur de renforcement. Ce dernier intègre l'homogénéité du corps, en intégrant la décontraction, qui n'est pas un relâchement mais une écoute et une mobilisation fine du corps. Il existe un mode de sensibilité et d'intelligence qui peuvent devenir tangibles par le kata.

Nous sommes loin des aspects extérieurs de jugement où le dynamisme, la force physique et l'explosion, associés à une expression mentale combative, ont la primauté. Il n'est pas besoin de s'étendre pour savoir que ce qui est le plus efficace est souvent non perceptible et non démonstratif.
Ceci nous renvoie à notre capacité occidentale à pouvoir apprécier "cette communication invisible", qui représente par exemple au Japon, un modèle d'échange dépassant le cadre des arts martiaux. Je me permettrai une analogie, même si elle est maladroite, avec la cérémonie du thé. La précision, le silence, le raffinement des gestes permettent, au-delà de ce que nous pourrions prendre comme un simple rituel, à deux personnes d'avoir un échange basé sur l'intuition, la sensibilité et des valeurs humaines induites par des "gestes mesurés".
Tout naturellement sur un plan culturel, le Budô transmis par les katas, dépasse de loin le principe d'un ajout technique. Il s'agit d'inscrire le combat au sein du sentiment, fondateur de la civilisation japonaise, de l'auto-formation, pouvant amener l'adepte à saisir une forme d'absolu. Cette notion est fondée par le Bouddhisme, mais également le Shintoïsme où certains temples sont dédiés à un maître défunt ; en le vénérant on se trouve alors dans un archétype d'un niveau de perfection à atteindre proche du divin, sous-entendant que cette dimension est réalisée dans l'homme.
Je ne prétends pas comprendre cet aspect, mais si nous plaçons notre culture occidentale face à cet héritage qui a façonné le Budô, nous pouvons nous demander, si pour nous l'idée d'auto-formation est possible. Oui, bien sûr, car il serait faux de croire que dans la culture chrétienne la distance entre Dieu et l'homme est inaccessible. Cette conception n'est pas représentative du christianisme primitif des Pères du Désert. Pour eux, un chrétien qui par son introspection (contemplation) est touché par la Grâce, évoque le rapport du Divin dans l'homme, dont il est porteur en germe. Le Christ représente l'Archétype de la synthèse entre l'homme et Dieu.
Domaine difficile à aborder, tant il est vrai que nous sommes contaminés par des siècles d'interprétations aliénantes. Pourtant, dans l'inconscient du peuple japonais cette "dimension religieuse est vivante" et dans les arts martiaux elle a induit le Bujutsu en Budô. Eluder cette approche nous prive d'une perception et connaissance des arts martiaux traditionnels.
Il serait bien qu'un occidental saisisse le principe d'auto-formation à partir de sa culture. Pour ce faire et sans rentrer dans un mysticisme éthéré, il devrait connaître ses sources, ses racines judéo-chrétiennes et ses mythes fondateurs. Loin du dogmatisme et proche d'une introspection rattachée à la psychologie des profondeurs, il peut retrouver dans l'émergence de son inconscient, un retour au sacré et une sensation du Vivant en lui.
L'enjeu serait de réaliser des ponts entre les deux cultures sur cette perception d'auto-formation. Un langage de respect différencié, pour une source unique. Ceci éviterait peut-être que le pratiquant occidental, loin de son fondement inconscient (d'absolu), le projette névrotiquement, avec les excès d'intégrisme que nous connaissons, sur le maître oriental, et que ce dernier n'abuse de son charisme, ce qui fut souvent le cas. Malgré le modernisme, l'occident est en perte de sens (le suicide est en passe de devenir la première cause de mortalité des 16-25 ans).
D'une manière plus générale, renouer d'une part avec nos racines et d'autre part pourquoi pas plus spécifiquement avec les katas des arts martiaux traditionnels, serait une direction à tenter. Rapporter une parole fidèle à son origine, qui ne soit ni polluée, ni la propriété d'une institution, mais qui permette à chacun de vivre l'unicité de son Etre.
Parler d'auto-formation nous guide pour définir le combat auquel pourrait nous éduquer le kata. Il s'agit d'acquérir une capacité énergétique, émergente de la nature profonde de l'homme relié à son environnement, selon les modèles culturels et traditionnels de la conception de l'homme.
La subtilité technique, la maîtrise du rythme, de la distance, l'intuition rendent tangible une sensibilité profonde à mener le combat.
La recherche de ce potentiel doit amener l’adepte à une perfection des intentions d’attaques du partenaire ou de l’adversaire, de les devancer, de les absorber, voire même de les étouffer.
Dans le combat, notre adversaire devient notre partenaire, car il nous permet alors de rencontrer des obstacles qui nous empêchent de progresser vers cette perspective, en nous butant sur nos états émotionnels, affectifs et physiques.
Regarder en face nos affects, nos blocages, chercher à les convertir en conscience, en sensibilité, nous amène à un combat qui s’inscrit à la limite de la philosophie, mais qui demande une "certaine maturité".
Ainsi, sur la base du kata, grâce à son registre technique, on développe un sens du combat qui s’inscrit dans la quête du Dô, la voie d’une défense personnelle, le Goshin-Dô contemporain.
Au terme de cet article, je ne prétends pas que ma vision des katas soit la seule et unique, mais je témoigne de mes réflexions et de mes recherches (merci aux adeptes de talents avec qui l’échange est possible). Ma pratique du Sambo, de la boxe, ne m’a pas écarté des katas. Ceux-ci ont au contraire été enrichis de mon vécu, sans les modifier, ni les dénaturer. Indépendamment du renforcement du corps (sensibilité, disponibilité), ils doivent répondre non seulement aux attaques pieds et poings, mais aussi à la lutte corps à corps (même au sol). Certaines formes de boxe mettent en évidence cet aspect.
On peut s’améliorer, se dépasser sans se satisfaire (se réjouir) de la défaite de l’autre. Il nous faudra beaucoup d’imagination pour aller au-delà de nos besoins égocentriques de domination.
Nous ne sommes pas ici pour nous asservir ou nous détruire, mais pour nous rencontrer nous-mêmes, dans la perception propre de notre force vitale, et aussi rencontrer les autres dans le respect de leur propre nature.
Le kata peut nous être utile vers cette connaissance ; il faudra le décrypter, le saisir, s’y investir, rentrer dans son imaginaire, dans son image, fruit du maître qui l’a conçu.
Certains y seront sensibles, d’autres pas… Rien de nouveau en somme…