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RAYMOND PAIN
La tradition c'est la non-conformité
Les Arts Martiaux n'ont pas échappé à la mode du star système des plus grands Maîtres et des plus grands experts. Il n'est d'ailleurs pas stupide de se poser la question:
Qu'est-ce qui se cache derrière ces titres racoleurs et tapageurs, qu'utilisent les médias pour mieux vendre?
Enfin, fort heureusement, il existe des hommes de foi qui bien, que sans illusion, ont su garder les vertus nécessaires pour être des adeptes de la voie sans se fourvoyer.
Mr Raymond Pain est de ceux-ci. Il pourrait lui aussi rentrer dans cette cour des grands, de ceux qui savent tout du mystère à la révélation...
Mais voilà, cet expert a choisi le chemin de la simplicité qui en fait un homme de connaissances, et dont la soif d'apprendre et de transmettre, malgré bien des déceptions, est restée vivante.
Actuellement, Raymond Pain est instructeur 5e Dan IMAF, responsable pour la France de l'Aïki Bujujutsu.
Il a été délégué par le Maître Serta Antonino, pour l'enseignement, l'organisation et la diffusion sur le plan national du Daïto Ryu Aïki Jujutsu*.

Gérald Ansart : Mr Raymond Pain, vous semblez avoir un parcours très varié qui passe par diverses disciplines, comment avez-vous commencé les Arts Martiaux?
Raymond Pain : J'ai commencé les Arts Martiaux tout naturellement par le Judo en 1958, en Haute-Savoie, avec un professeur qui s'appelait Mr Gatignol, qui pratiquait également la lutte Gréco-Romaine. J'aimais bien son enseignement très proche du Judo Kodokan. J'ai obtenu ma ceinture noire en 1966, j'avais cependant un peu enseigné en tant qu’assistant ; à l'époque lorsque l'on était 1er Kyu, c'était très courant.
G.A.: Quelle a été votre motivation principale pour vous inscrire à un cours de Judo ?
R.P.: Au départ, j'étais d'un tempérament très impulsif, je souhaitais tout simplement faire de la compétition, me bagarrer, rechercher l'efficacité.
G.A.: Est-ce le Judo qui vous a calmé?
R.P.: Non, c'est l'armée. C'est paradoxal de dire cela, souvent on pense que ça forme des têtes brûlées, et bien moi, cela m'a apporté une certaine paix intérieure.
G.A.: Pouvez-vous nous expliquer comment?
R.P.: En fait, j'étais en camp disciplinaire de parachutiste, je me suis accroché avec un officier, et j'en suis venu rapidement aux mains, et bien sûr j'avais une telle violence, que je l'ai amoché sérieusement. Bien entendu, j'ai été mis aux arrêts, j'ai fait du trou comme on dit vulgairement, en fait j'ai fait du cachot. Pendant quinze jours ou trois semaines, isolé de tout, c'était une drôle de sensation, mais j'ai eu le temps de réfléchir et quelque chose s'est passé en moi. J'en suis ressorti calme, serein et plus aussi réactif par rapport aux situations environnantes. D'habitude, je répondais plutôt par l'agressivité, là il y avait quelque chose qui avait changé, je n'étais plus dans la réaction, non par la crainte d'une punition, mais il s'était produit quelque chose au fond de moi tout simplement.
G.A.: Donc le virage que vous avez pris dans d'autres disciplines plus traditionnelles et moins compétitives n'était pas lié à cette prise de conscience là ?
R.P.: Non pas du tout, en fait j'ai interrompu le Judo car je me suis intéressé à l'Hakko-Ryu, grâce à Mr Querro qui en était un excellent technicien. J'ai découvert une approche du corps bien différente de celle enseignée dans le Judo ; je commençais déjà à avoir quelques problèmes de santé congénitale dans les jambes ; cette nouvelle orientation était donc bénéfique.
G.A.: Pouvez-vous nous en dire plus sur l'Hakko-Ryu ?
R.P.: Cela a été mon premier contact avec une conception énergétique du corps humain, une recherche de la stabilité, de l'ancrage. L'Art Martial pratiqué était associé à la santé. L'enseignement de Mr Quéro m'a ouvert à cette première approche. L'Hakko-Ryu me donnait une conception plus traditionnelle de ce que devait être l'Art Martial, actuellement je trouve que l'Hakko-Ryu est une forme plutôt moderne du Daïto-Ryu, mais ceci est un autre débat.
G.A.: Vous avez renforcé votre approche traditionaliste en pratiquant le Katori Shinto-Ryu?
R.P.: C'est vrai, c'est une école magnifique, elle me passionne, j'ai pratiqué surtout le Ken et vraiment, c'est une autre dimension.
G.A.: Pourquoi ?
R.P.: Avec le maniement des armes, les principes de distance 'maï', de rythmes 'yoshi' et de divination d'intuition 'yomi' prennent une autre dimension. Ils sont mis en évidence d'une manière plus totale. Pour manier le sabre il est important de développer le Hara, mais véritablement comme un art 'Harageï', l'art du centre vital, si vous ne pratiquez pas avec votre ventre, votre 'Tanden', vous frappez avec les épaules.
Le Ken c'est l'exigence de pratiquer en étant enraciné, c'est une arme pour moi de prédilection, on doit avoir un 'senshin', une vigilance à toute épreuve. Avec une arme vous pouvez blesser, vous avez besoin d'un maximum de concentration. Le contact avec un partenaire dans un travail à deux avec arme est très différent du contact à mains nues. Cependant l'arme est le prolongement de la main donc c'est une pratique très complémentaire des Arts Martiaux à mains nues, je pense même qu'elle est indispensable, mais c'est mon avis personnel.
G.A.: Pouvez-vous expliciter un peu plus cette notion d'éducatif par le travail de l'arme ?
R.P.: Certainement, mais je ne vais pas rentrer dans de grands discours, d'autres adeptes l'on fait très bien. Ce que je veux dire c'est que l'arme est une voie supérieure, non pas supérieure par rapport à une comparaison, non, mais dans l'exigence qu'elle demande pour arriver à la maîtrise du geste. En effet, ce qui peut paraître facile à mains nues prend une autre dimension avec le maniement d'une arme, le schéma corporel est différent, je le trouve plus exigeant. Dans le travail à deux, on se retrouve à quatre.
G.A.: A quatre ?
R.P.: Oui, je m'explique. En fait il y a vous, votre partenaire et chacun a une arme, ça fait quatre. C'est une façon un peu simpliste de montrer l'exigence de ce schéma corporel que je citais plus haut et de l'exactitude des techniques à avoir pour ne pas blesser l'autre.
G.A.: Donc si je comprends bien, vous sous-entendez qu'en maîtrisant l'arme on maîtrise beaucoup mieux le travail à mains nues ?
R.P.: En effet, le schéma du corps dans la pratique à mains nues est plus facile que dans la pratique avec le sabre et certaines techniques à mains nues comme les shuto me sont apparues beaucoup plus faciles et exploitables grâce à la pratique du Kenjutsu.
G.A.: En corrélation avec votre démarche dans le Katori Shinto-Ryu, vous avez pratiqué un peu de Taijutsu avec Mr Hernandez et le Goju-Ryu avec Maître Tamano?
R.P.: C'est une nécessité de fortifier la science des percussions, parce que, très sincèrement, même pour moi qui aime le travail de l'Aïki, je peux vous dire que si quelqu'un maîtrise bien les percussions, c'est très difficile de lui attraper le bras et de lui porter une clef ou une projection. Beaucoup d'Aïkidoka sont dans l'illusion. Vous savez, il y a des pratiquants qui frappent fort, vite et qui ne laissent pas traîner leurs poings, ils ont une capacité d'enchaînement évidente ; donc il m'est apparu primordial de bien connaître aussi les arts de percussions et les systèmes de self-défense. A travers ces experts, j'ai acquis certains principes qui me sont précieux.
G.A.: J'apprécie votre discernement ! Pouvez-vous revenir sur votre formation aux percussions i Vous l'avez complété également par la pratique des Arts Martiaux chinois ?
R.P.: C'est exact, en 1976 j'ai rencontré Ilias Caliminzos il est d'ailleurs toujours mon ami. J'ai pu également partir en Chine ou j'ai travaillé avec Maître Wang Xian Jie pendant plus de 2 mois, c'était un excellent pratiquant. J'ai eu l'occasion aussi de rencontrer Maître Li Jian Yu, c'est un expert très affable, très à l'écoute et très surprenant pour son âge. J'ai eu grâce à ces adeptes une approche de la boxe chinoise du Yi Quan très intéressante. J'ai rencontré d'autres Maîtres chinois pour la pratique du Tai Ji Quan et du Qî Qong.
La pratique de ces Arts m'a apporté beaucoup, cependant j'émettrais une réserve sur le Yi Quan.
G.A.: Pouvez vous être plus précis ?
R.P.: Moi aussi au départ j'ai cru que par la pratique de l'enracinement, le Zhang Zhuan, tout allait être claiR.Je croyais en quelque sorte à la cour aux miracles, que mes problèmes de jambes, de bassin allaient se résoudre et puis voilà je suis retombé bien bas. En fait, le Yi Quan est un art délicat qu'il convient de bien pratiqueR.Il y a une dominante que l'on nomme le Yi que l'on traduit par intention, pensée. On greffe ainsi dans cette pratique des images, ce n'est pas anodin comme travail. Ces mêmes images ne sont pas appropriées pour nous occidentaux et elles peuvent développer certains troubles tant physiques que comportementaux.
G.A.: Selon vous, quel Yi faudrait-il alors développer ?
R.P.: J'ai fait des études d'ostéopathie et avec un autre collègue qui est aussi spécialiste de chaînes musculaires et articulaires, nous avons essayé de comprendre dans notre langage les postures d'enracinements. Il faut ainsi relier tous nos segments de manière très correcte. Si vous ne respectez pas l'alignement avec votre bassin, associé à une connaissance profonde de vos schémas articulaires, de votre squelette, vous risquez d'avoir un certain nombre de problèmes. Il est nécessaire dans l'entraînement d'arriver à avoir une représentativité anatomique fidèle pour arriver peu à peu à la connaissance du Yi Quan. C'est dans cette direction qu'il faut guider la pensée. Les chinois pratiquent quant à eux d'une manière intuitive, ils y greffent des images d'animaux féroces, etc... qui ne sont pas sans répercussion sur la santé mentale des pratiquants occidentaux. Pour ma part, je préfère développer une image du corps en sensation, conformément aux connaissances anatomiques, physiologiques et médicales, actuelles (le muscle est le serviteur de l'os et pas l'inverse). Dans ce domaine, nous sommes beaucoup plus avancés que la Chine..., nous devons apporter au Yi Quan ce complément indispensable.
G.A.: Nous abordons là un domaine complexe, j'aimerais bien pousser avec vous cette réflexion dans le cadre d'autres articles.
R.P.: Je suis d'accord et je me prêterais bien volontiers à cet échange en commun. Je voulais simplement faire remarquer que la pratique des arts internes entraîne parfois beaucoup trop de mysticisme avec ses dérives. Nous devons adapter à ces pratiques des pensées en conformité avec notre mode de vie.
G.A.: A l’issue de toutes ces pratiques, est-ce que vous avez l’impression d’un ajout de techniques ou d’une continuité à travers tous les éléments que vous avez développé dans le Daïto-Ryu, le Katori Shinto-Ryu, le Yi Quan, le Tai Ji Quan, etc…
R.P.:J'ai recherché et j'ai trouvé un alignement, une utilisation plus rationnelle, plus méthodique de mon corps et plus homogène. Utiliser l'ensemble de son corps, défaire les blocages, trouver mon centre et développer ma sensibilité corporelle et psychologique étaient les éléments qui ont fondé ma recherche. En fait, dans ce que l'on veut prendre pour une approche différente, je ne que des éléments complémentaires ; bien sûr il faut suivre une même ligne directrice, une même conduite. Pour moi, il était nécessaire de trouver de la flexibilité, de l'adaptabilité et de la spontanéité, même à travers l'art de l'Aïki associé aux éléments développés par le Yi Quan. C'est tout un travail d'une meilleure connaissance de soi.
G.A.: Vous semblés aimer profondément les arts martiaux traditionnels, mais qu'entendez-vous justement par tradition ?
R.P.: Ce que j'entends par tradition c'est justement la non conformité. Bien sûr, on obéit à un style mais on n'a pas de carcan aussi rigide que celui qui peut exister dans le sport, car la tradition nous invite à trouver notre propre façon de nous exprimeR.Autrefois, lorsque l'on enseignait les Katas aux élèves, il n'y avait pas cette standardisation actuelle, ainsi dans une même école un Kata pouvait être enseigné d'une façon complètement différente à tel ou tel élève, maintenant cet enseignement se perd. Ce qui m’intéresse, c’est bien sûr la connaissance de moi-même et de mon inter-relation avec mon environnement. Même si ce que je pratique nous vient d’Extrême-Orient, je le fais en renforçant mon identité occidentale et judéo-chrétienne, car je pense qu'il y a des subtilités de langues qui rendent difficile l'accès à certaines finesses de transmission. Si par contre, nous trouvons une bonne base de réflexion dans notre propre culture, nous pouvons développer un sens du Budô traditionnel beaucoup plus profond qu'un simple mimétisme d'européen sur des maîtres japonais. Il faudrait voir les choses différemment, actuellement tout le monde cherche à être le meilleur derrière un pseudo discours philosophique et on assimile trop rapidement les Arts Martiaux traditionnels au sport, c'est une démarche typiquement française. Dans la pratique traditionnelle, on doit avoir comme référence la culture afin de la mettre en interrogation face à la nôtre et nous permettre ainsi une certaine approche philosophique. La pratique du combat est vécue comme une source d'introspection et de connaissance de soi avec l'exploitation au maximum des techniques et non plus dans la réglementation d'une joute sportive. Dans le traditionnel, d'une certaine manière, le temps ne compte pas, par contre, le sport lui est basé dans le temps, j'exprime là un paradoxe, en effet, une carrière sportive s'arrête très tôt, une pratique traditionnelle doit nous conduire à un âge avancé avec une progression et un affermissement de notre personnalité. Donc le temps est important car c'est avec lui que nous allons progresseR.Maître Sugino du Katori Shinto-Ryu, est pour moi un exemple, il était comme un jeune, toujours là, frais, disponible, à l'écoute, d'une extrême gentillesse et d'une grande rigueur dans son travail. C'est une image très positive de ce que doit être un Maître, je l'ai gravée dans mon cœur pour retrouver mon enthousiasme face à ce milieu des Arts Martiaux qui prend un développement très déroutant. Je ne voudrais pas également dissocier la pratique des Arts Martiaux traditionnels d'avec une notion de plaisir, non pas celui de pratiquer une activité physique pour se défouler, ou exceller dans la compétition, mais plutôt de retrouver une satisfaction profonde et exigeante par une connaissance plus intime de soi.
G.A.: Justement par rapport à votre vision des Arts Martiaux, que pensez-vous de leur évolution dans le monde actuel ?
R.P.: Sincèrement, c'est dur d'être optimiste. J'ai travaillé moi aussi avec des délinquants, j'ai essayé de trouver des moyens pour contenir leur violence pour qu'ils soient moins bagarreurs et leur donner ainsi certaines valeurs morales. La société, avec son cynisme et sa consommation, fait que notre travail est bien souvent effacé. Je trouve qu'il y a une culture malsaine au spectacle et à la violence que l'on retrouve partout à travers les jeux vidéos, les films et maintenant certaines formes de compétitions. L'Asie commence également à perdre ses propres racines culturelles. Aussi, comme beaucoup qui sont passionnés, je suis démoralisé, mais je crois qu'il faut garder quand même une certaine espérance car les Arts Martiaux peuvent proposer tellement d'éléments intéressants, une approche pluridimensionnelle de notre vie qu'il serait souhaitable qu'on leur laisse une place de plus en plus ouverte loin des monopoles, des guerres de pouvoir, et d'une certaine forme de show business. Bon, il ne faut pas rêver, mais je sais à travers mes rencontres qu'il y a toujours des gens passionnes et qui chercheront à retrouver les racines, tant qu'il y aura des amoureux des arts et traditions l'espoir est permis.
G.A.: Monsieur Pain, nous arrivons maintenant à l'issue de notre entretien et le passé que vous avez dévoilé est très riche. J'espère que nous aurons l'occasion d'entreprendre des travaux beaucoup plus approfondis sur vos connaissances du corps et sa bio mécanique, ainsi que vos connaissances techniques.
R.P.: Je vous remercie également et j'espère que nous aurons d'autres rencontres fructueuses.

* Maître Certa Antonio est responsable mondial de la diffusion du Daïto-Ryu Aïkijujutsu Seïshinkaï, du Hombu-Dojo Abashiri-Hokaïdo, association fondée après la mort de Tokimune Takeda en 1992 par ses anciens élèves. Président : Sano Matsuo, Directeur Technique : Kato Shigemitsu et Chef Instructeur : Arisawa Gunpachi.