Le I Chuan, élaboré par le maître chinois Wang Xiang Zhai, est un art de combat prodigieux. Pratiqué sans précaution, il peut entraîner des désordres tant physiques que mentaux. C'est le sujet de cet d'entretien entre deux pratiquants expérimentés.
Définir les arts martiaux comme une éducation corporelle, c’est aller un peu vite si l'on veut bien se donner la peine et le courage de voir comment sont conduites leurs pratiques actuellement. Force est de constater que de nombreux exercices dénaturés entraînent une légion de traumatismes, souvent afin de satisfaire la performance sportive. Vous pensez peut-être que j'exagère, dans ce cas je vous invite à consulter des études gui ont été faites sur les sports de combat, et dont la parution amènerait à reconsidérer totalement le cadre dans lequel ils s'exercent. Mais sans aller jusque là, nous pouvons nous poser objectivement la question : Pourquoi parler d'éducation corporelle dans une discipline martiale, quand on sait justement que l'on doit s'astreindre à des exercices de renforcement afin d'en éviter ses traumatismes, qu'ils entraînent une usure prématurée et quand nous n'ignorons pas que les plus hauts gradés souffrent souvent de nombreux problèmes : douleurs articulaires et diverses séquelles au niveau du dos.
Le Larousse définit l'éducation physique comme un ensemble d'exercices corporels visant l'amélioration des qualités physiques. Faut-il alors perfectionner son corps en acceptant sa dégradation précoce ou alors construire une méthode qui s inscrit dans le temps, qui nous ouvre à une nouvelle conscience et perception de nous-même ? Une véritable pédagogie de l'organisme humain en somme. Une voie somato-psychique.
Si, comme nous le dit Jean-Paul Sagniez, une ascèse posturale peut éveiller en nous notre mémoire cellulaire et que cette dernière nous ouvre à d'autres perspectives et messages physiques gui apporteront un élargissement de notre esprit, alors il ne faut pas hésiter à entreprendre les démarches pour mieux comprendre tout processus martial fondé sur la connaissance de soi.
Les arts martiaux se sont adaptés en sport, c'est une expression contemporaine qui ne signifie pas une évolution, car ils ont laissé un blanc sur une méthode, qui pourrait nous permettre de construire ce que certains maîtres traduisent par "un corps de budo".
Le Yi Quan, pour revenir à notre sujet, propose comme perspective de façonner "un corps martial et un corps de santé", tout ceci par l'éducation de l'esprit. Si l'on ressort de sa pratique de nombreuses richesses, il ne faut pas pour autant perdre le sens des nuances et du discernement surtout pour nous Occidentaux, car cet art n'a pas pris souche au sein de notre culture.
Gérald Ansart: Wang Xiang Zhai disait: l'action dans l'immobilité est le mouvement sans arrêt . Faisait-il référence à la mémoire cellulaire que vous évoquiez ?
Jean-Paul Sagniez: Je ne pense pas qu'il définissait la motilité en terme de vibration cellulaire, mais intuitivement il en avait la connaissance. Il a fourni un travail prodigieux pour créer une méthode très structurée pour le corps, permettant de capter l'essence "du mouvement permanent". Il a élaboré son art sur les fondements des lois biomécaniques du corps, ce qui témoigne d'une étude et d'une investigation d'une grande richesse, c'est remarquable pour son époque.
G.A.: C'est génial !
J.P.S.: Oui ! Car n'oublions pas, le but des postures est de démontrer qu'à travers une statique, il y a une extraordinaire mobilité qui se fait à l'intérieur du corps, c'est paradoxal. Cette mise en mouvement dans "des attitudes physique fixes" est issue de la motilité, c'est-à-dire comme nous l'avons déjà énoncé, le moteur, l'origine de la mobilité, donc du mouvement.
G.A.: Dans les postures, on retrouve ce qui est " la nature du mouvement. Remonter à la source de l'action et la nourrir en l'éduquant, c'est permettre aux émissions de la force (FA LI) de s'exprimer dans tous les sens, d'autant plus que grâce à la correction de nos schémas musculaire, nous arrivons à une intégration du corps total.
J.P.S.: En effet ! On anime d'une manière profonde la motilité, donc la mobilité est beaucoup plus performante. N'oublions pas ce que nous avons dit : la cellule se libère d'une information vibratoire dont elle est porteuse et à ce moment là, la personne peut vraiment s'auto-éduquer par la prise de conscience d'une autre sensorialité. Bien sûr, il faudra dans ce cas des attitudes posturales correctement exécutées.
G.A.: Vous avez raison de signaler que nous sommes dans une démarche somato-psychique, car on ne peut pas développer une autre sensorialité uniquement par une volonté de type mental, il faut pour cela s'investir dans son corps avec tous les paramètres dont nous avons parlé. Il s'agit d'appréhender un tout, la raison de Descartes est ici totalement dépassée, d'une certaine manière, je pense parce que mon corps est, et pour paraphraser un adage du sabre : "Si la posture est juste, la pensée est juste"
J.P.S.: Tout individu quel qu'il soit ne peut évoluer qu'à travers sa sensibilité. Dans son livre, le Professeur Yu Yon Nian parle des organes des sens, cependant je lui reproche de l'aborder comme quelque chose de trop extérieur. A partir du moment où il y a cette mise en mouvement du corps, il s'opère conjointement le développement d'une sensibilité intérieure. C'est ce que l'on appelle une proprioception, c'est-à-dire une perception interne.
G.A.: Selon vous, à partir du moment où l'on développe une sensation interne, il ne faudrait pas créer des images qui nous mettent en périphérie de cette perception intime. Cependant, certaines indications basées sur l'imagerie peuvent être nécessaires. Si vous demandez à une personne d'écouter au loin une pluie fine, elle pourra grâce à cette indication développer une écoute intérieure progressive, qui sera le reflet de la profondeur qu'elle investit dans l'exercice. Il y a des aptitudes très différentes dans l'éventail des pratiquants à la capacité de conduire une introspection ; ainsi au départ un individu peut très bien tenir un objet, un ballon par exemple, avec la première surface de sa peau, l'épiderme puis après le derme et ainsi de suite tous les tissus du corps pour parvenir à l'os puis l'intérieur de ce dernier qui devient partie prenante avec l'objet. Donc d'une image externe directrice, on va amener tout doucement l'adepte à induire progressivement sa sensation pour rentrer en contact avec sa structure profonde. Vous savez très bien qu'il y a des types de terrain énergétique, qui sont au bord du malaise quand ils doivent exercer un certain regard intérieur. Eduquer graduellement ces derniers par une image extérieure me semble un bon moyen d'aborder doucement la sensibilité.
J.P.S.: Votre exemple est intéressant, je vous signale quand même que votre objectif est de conduire à une conscience interne, source de sensibilité.
G.A.: Exactement.
J.P.S.: Dans ce cas, je partage votre point de vue ; mais hélas, votre façon de procéder est rare car la plupart du temps, dans l'apprentissage du Yi Quan, les images que l'on développe restent extérieures à soi-même. Elles éloignent alors complètement l'individu de sa perception interne. Nous sommes dans une projection sur l'extérieur où nous rentrons dans une espèce d'effet magique, dont on veut nous faire croire que tout se passerait à l'intérieur de nous, sans avoir le besoin de s'impliquer. C'est ici, à mon sens, que se situe le danger !
G.A.: Pourtant il faut bien s'impliquer pour devoir tenir tout simplement une position !
J.P.S.: Certes, il y a un effort nécessaire à cet entraînement, mais il est réalisé en dégageant l'intention (YI) sur des représentativités extérieures (ressorts, tenir des ballons dans l'eau, etc.) qui vont permettre par cet effet magique l'émergence d'une "puissance fantastique". Je schématise, mais pour beaucoup d'Occidentaux, je ne suis pas si loin de la vérité. A mon avis, ceci est même très caractéristique de notre époque ; où l'on demande et attend d'un médicament, d'un thérapeute, un effet magique. Même si je fournis un effort pour me rendre à la pharmacie ou chez mon praticien, j'exécute tout ceci sans me sentir partie intégrante de ma problématique. Alors que, lorsqu'il y a une implication totale, il n'y a plus d'effet magique et donc encore moins de mystification. Aussi je considère que s'il doit y avoir une transformation, cette dernière ne sera possible que dans l'alternance d'un processus d'extériorisation et d'intériorisation pour que tout doucement ma sensibilité devienne de plus en plus subtile. C'est à ce moment là, sans intellectualisation que je peux m'apercevoir que : Tiens, je prends conscience d'un mouvement au niveau du genou. Tiens, je prends conscience d'un blocage au niveau d'une cheville ou d'un poignet. Mon corps m'interpelle de toutes parts au travers de douleurs diffuses ou localisées. Cette interpellation, je dois la prendre en compte. Pourquoi ? Parce que tout simplement, le corps devient l'interpellant. Il a quelque chose à me dire, il devient signifiant d'un état d'être (pensées et actions), d'un mode de vie, ... dont je dois me responsabiliser.
G.A.: Toujours cette dimension d'éducation corporelle somato-psychique où le corps appelle à plus de conscience et de maturité.
J.P.S.: Totalement. Vous remarquerez que je ne parle pas de recherche de performance, ni d'efficacité. Ces paramètres sont sous-jacents justement à l'ouverture de la sensibilité intérieure et de la disponibilité corporelle.
G.A.: On peut la définir comme une certaine liberté d'esprit, car si nous arrivons à construire l'intégrité du corps qui agit sans compensation, ni déviation et lourdeur, ce dernier, dégagé de toute contrainte, entraîne un esprit libre. D'après vous, quelle image devrions-nous développer ?
J.P.S.: Ma réponse sera celle d'un thérapeute. Le travail que j'ai fait avec Madame Struyf-Denys à Bruxelles (spécialiste des chaînes musculaires et articulaires) consistait à prendre conscience du volume osseux à l'intérieur du corps. Il ne s'agit pas dans un premier temps d'avoir une connaissance livresque du squelette, mais plutôt de saisir une notion architecturale de notre propre corps. Pour ce faire, elle nous demandait de construire un bassin en papier. Avec cet exercice manuel, même si vous n'êtes pas un féru d'anatomie, vous prenez déjà en compte une forme dans l'espace, une densité osseuse que vous allez situer à l'intérieur de votre corps. Vous avez donc une image et en fonction de cette dernière, vous allez créer par "un bricolage" en papier sa représentation. Cette reproduction, vous la construisez et la rendez tangible à partir de votre sensation personnelle du corps et non pas d'une idée extérieure. Cette lucidité du volume osseux à l'intérieur de soi, me semble la clé de voûte du travail postural et de son autocorrection. Quelle place occupe mon squelette dans mon corps ? Ai-je plus de sensibilité du côté droit ou du côté gauche ? Il y a des personnes qui ont des perceptions très partielles de leur corps. C'est très signifiant pour l'individu, car ceci remet en question la représentativité de son corps. Donc, en fonction des images qui vont m'aider à me représenter, je vais pouvoir guider une introspection qui va me permettre de rencontrer les zones absentes de moi-même. Le support, c'est l'os sur lequel s'insèrent les muscles, les ligaments et bien sûr le muscle épouse la forme de l'os. Il ressort que, par la prise de conscience de mes chaînes musculaires, avec éventuellement les zones d'hyper-tonicité, je vais pouvoir développer une imagerie de l'alignement de mon squelette et donc me responsabiliser dans mes corrections, car les images que je développe sont inter-reliées aux sensations dans les postures que j'aborde. Voilà une recherche passionnante, entre la représentativité que je me fais et le regard que je porte sur moi. C'est un exercice, qui devient alors très minutieux, d'extériorisation et d'intériorisation. C'est une éducation profonde de ce que je vous disais tout à l'heure de la proprioception.
G.A.: Tout ce travail doit permettre à la cellule de libérer son information, qui elle, est l'évocation d'une certaine perfection ?
J.P.S.: En nous impliquant très profondément dans notre auto-correction, en assumant et en acceptant le temps nécessaire à la construction de soi-même, nous permettons à la cellule de libérer son information, donc d'ouvrir notre esprit à une vision de plus en plus large et grande, il approche ainsi de sa véritable dimension.
G.A.: Dans notre quatrième partie, nous approfondirons notre sujet en application avec nos cheminements. Bien sûr, nous n'avons pas la prétention de nous placer en référence dans ce domaine, loin de là. Cependant notre approche s'appuie sur un investissement de terrain, éclairé par les outils contemporains dont nous disposons. Une humble expérience qui peut être utile, sauf peut-être à ceux qui savent tout.., déjà !!
A suivre..
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